Jeanne Susplugas (F)

Née en 1974
Vit et travaille à Paris, France

GRAAL, ou la clarté trouble.
Par Jackie-Ruth Meyer

« Voila donc le bonheur ! Il remplit la capacité d’une petite cuiller ! « Charles Baudelaire.
L’œuvre de Jeanne Susplugas, produite en partenariat avec le Musée/Centre d’art du Verre, à l’occasion de son exposition « All the world’s a stage », au Centre d’art le LAIT en été 2014, est intitulée Graal. Il s’agit d’un lexomil géant, coupé en trois parties et présenté sur un socle recouvert d’une plaque d’aluminium.
La fabrication de la pièce en verre, longue de 60 cm, réalisée par GlassFabrik, est une prouesse technique. À la demande de l’artiste, l’intérieur du verre est opaque tandis que l’extérieur est translucide, ce qui se révèle visuellement puissant et complexe dans sa fabrication. La précision du résultat est ainsi à souligner doublement, pour son acuité artistique et pour sa transcription matérielle. Chaque élément de cette œuvre et de sa présentation est significatif, à la fois sur le plan sensible et métaphorique. La pièce dans son ensemble met en jeu des références historiques, la relation entre l’idée et la matière, les mœurs de notre temps et un questionnement renouvelé sur l’art et son pouvoir. Graal cristallise les intentions de l’artiste et son expression artistique singulière en une forme simple, immédiatement reconnaissable et ambiguë à la fois. Tous les éléments, matériel et immatériel, visuel et intellectuel, forment autant d’indices pour révéler et obscurcir le sens de la pièce. Elle peut être considérée comme une œuvre majeure dans sa production.

Jeanne Susplugas interroge la société dans laquelle elle vit. Son travail témoigne de l’époque dans laquelle il s’élabore ; elle choisit d’approcher les modes de vie et de comportements par les expériences intimes et subjectives des pratiques quotidiennes, symptômes d’une société et de ses dimensions économiques, politiques, culturelles et relationnelles. Elle «ausculte» en quelque sorte le corps individuel et social pour en rendre visible les situations de stress, de solitude, d’aliénation, de dépendance qui sont aujourd’hui des marqueurs de la vie ordinaire sous perfusion d’idéologie ultralibérale, en un moment de crise.

Le médicament, à la fois objet banal, panacée, produit de l’industrie pharmaceutique - dont les lobbies ne sont pas sans influence politique - et danger potentiel par sa puissance chimique, est un point focal dans son travail. Il lui permet d’interroger les rapports au corps, aux autres, et, par extension, les phénomènes d’addiction ou de modification physique et mentale, ainsi que leur répercussion sociale.
Le Saint Graal est la coupe, célèbre au Moyen Age, qui a recueilli le sang des plaies du Christ crucifié, après qu’il l’ait utilisée pour contenir le repas de la Cène. Après avoir accompli des miracles, selon l’une de ses nombreuses légendes, la coupe a été perdue et retrouvée en 1102, puis exposée pendant plusieurs siècles dans la cathédrale de Gènes. Il est dit qu’elle est taillée dans une seule émeraude, tombée du front de Lucifer. On la transporte à Paris où elle est examinée, à la période révolutionnaire, et il est rendu public qu’elle est faite de verre coloré ; toutefois son dessin publié ne la démystifie par totalement en laissant croire à l’origine antique de sa forme. Par ailleurs le Cycle de Saint Graal est un ensemble de poèmes du Moyen Àge dont le sujet est la recherche du Saint Graal par le roi Arthur, thème central de nombreux récits, chansons et légendes. Le Graal désigne par extension la quête mystique du chevalier pour retrouver la voie perdue vers Dieu au prix d’un dévouement exclusif à cette cause et d’une purification de son âme. D’autre part, la lumière, que la coupe reçoit et diffuse, est ce qui définit le Christ et la voie chrétienne pour échapper aux ténèbres du monde.
Jeanne Susplugas a des liens étroits avec la littérature, elle collectionne des phrases d’auteurs, passe commande de textes à des écrivains, en tire des scénarios ou des bandes sons, qu’elle utilise ensuite de différentes façons dans ses pièces. Elle croit en la capacité des formes littéraires à restituer des approches subjectives, au plus proche du vécu et par la même de la restitution du réel.
Aussi le titre est d’évidence un élément à part entière de l’œuvre ; il fait référence à la littérature du Moyen Àge et à l’histoire chrétienne, qu’elle place sur le même plan légendaire, par une approche iconoclaste et distanciée, désacralisée, mise en lumière par la disparition de l’adjectif « saint » et de l’article défini « le ». Désignant une œuvre sous forme d’un médicament anxiolytique, employé pour stopper les crises d’angoisse et de panique ou pour atténuer l’agitation nerveuse, le titre est ironique et ambigu. Il distille d’emblée le doute au sujet de l’offre, par la superposition de la « noble quête » évoquée par le Graal à la réalité banale d’un comprimé, de ce fait valorisé à la manière publicitaire, qui promet le bonheur ou la quiétude par l’achat de tel ou tel produit désirable dans sa présentation et dérisoire dans son effet. Le titre témoigne également de la persistance de l’espoir de s’élever spirituellement ou d’acquérir une sérénité hors d’atteinte dans une société d’incertitudes croissantes, de déceptions et de pressions quotidiennes.

La marque Lexomil, le plus connu des anxiolytiques, est devenue un terme générique, entré dans le langage courant français par son omniprésence en tant que remède et par l‘efficacité du marketing qui l’a inscrit dans la mémoire collective depuis les années 1970. Sédatif-hypnotique, il permet d’accéder au calme ou au sommeil par la chimie des molécules et de trouver ainsi un échappatoire artificiel aux contraintes sociales ressenties comme perturbantes, à l’incapacité d’adaptation, aux malaises intimes, aux problèmes psychiques ou à la prise de drogue dure, souvent ingérée pour stimuler les sensations dans un environnement dur et froid, sans alternative ni beauté. Ces drogues ou médicaments servent aussi à augmenter les capacités intellectuelles, relationnelles et physiques dans une société hautement concurrentielle. De fait, ils permettent de gérer les émotions négatives ou les états psychiques qui entravent la conformité exigée par l’ordre productif dominant. C’est un outil du contrôle social, tout en soulageant les personnes en proie à l’inquiétude, à la misère ou au mal être, par de brefs moments d’accalmie ou d’évasion mentale, au prix d’une dépendance physique et psychique. Dans un monde qui affirme en apparence la possibilité de l’indépendance et du libre arbitre, pour les plus fragiles ou les plus sensibles, c’est le prix à payer pour supporter la violence esthétique et économique, l’absence d’humanité d’une vie sous le joug de la rentabilité, de la rationalité dogmatique et de la sécurité des biens matériels comme seules valeurs, omniprésentes à l’instar de dieux pervers et indétrônables.
L’œuvre réalisée en verre, capte et diffuse la lumière. La lumière est également utilisée pour soigner les troubles du sommeil et les états dépressifs. Elle inhibe la mélatonine (l’hormone du sommeil) et permet de stimuler l’activité. Comme moyen de torture, elle empêche le sommeil, épuise et suscite la confusion mentale.
Contrairement à Damien Hirst qui, dans ses « Medecine Cabinets », installations composées d’étagères présentant des emballages de médicaments colorés, dont le design familier et attractif, évoque l’aide, la guérison que l’art et la pharmacopée apporteraient face à la fatalité de la mort, ou encore rappelleraient la dimension utopique d’une société idéale, - où l’art pourrait rencontrer la même foi que celle donnée aux produits pharmaceutiques -, Jeanne Susplugas interroge la face trouble de la promesse de bonheur, de soin et de réalité. Elle ne présente pas le médicament en lui-même, ce qui est tout à fait admis parmi les formes artistiques possibles, depuis le ready made ; elle le transfigure, le surdimensionne et joue de l’éclat et de la préciosité du verre pour en livrer toute la puissance visuelle et sensible. Elle l’extrait de sa forme familière, tout en en retenant des caractéristiques et des aspects aussi laiteux que ceux d’un fantôme. Elle le montre prêt à l’emploi, prédécoupé, avec des traces de poudre dues à la cassure entre les parties. De ce fait, elle interroge la fascination, suscitée par l’apparition d’une œuvre éclatante de lumière dans sa
matérialité même, comme la vue d’une relique après la longue déambulation des pèlerins dans l’obscurité ou de celle d’une éblouissante hallucination sous l’effet du manque.
Marcel Duchamp ajoute en deux coups de pinceau deux couleurs vives sur des lithographies ternes représentant un paysage romantique de mauvaise facture, achetées dans une droguerie, et il intitule ce qui est devenu une œuvre, par la grâce du dépôt de «vraie» peinture, «Pharmacie». Jeanne Suplugas, de même, n’hésite pas à utiliser le travail artisanal, la forme et la matière, leurs pouvoirs de suggestion, pour réinterroger ceux de l’art. L’art a renoncé depuis la modernité, à l’illusion, à la recherche de la perfection technique pour l’imitation conforme du réel ; pour signifier sa qualité, il est désigné depuis comme vrai ou juste par les connaisseurs, à la suite des philosophes et des historiens, et toujours valorisé comme authentique et sincère par ceux qui recherchent la facilité décorative sans plus d’intensité. La rupture entre artisanat et art est actée de longue date. Cela a permis notamment de libérer l’art du savoir faire traditionnel et de laisser la place à la prédominance du sens et de l’innovation. Le verre - hormis dans sa facture industrielle - n’a pas été utilisé par les artistes pendant des décennies, laissant ses capacités séductrices dans les mains des artisans d’art. Aujourd’hui de nombreux artistes, délivrés de ce qui s’était transformé en dogme, retrouvent les vertus de la matière pour la problématiser, ce qui permet aussi au travail artisanal et artistique de se retrouver pour explorer des formes et des pensées audacieuses.
Le verre est ce qui transmet par excellence la lumière, et sa transparence évoque l’idée de vérité.
Dans une société trompeuse, par son économie même, l’art est-il l’incarnation d’une perception vraie et lucide, l’expression juste de l’esprit du temps ou bien son aura retrouvée, une concrétion fulgurante d’espace et de temps, selon les termes de Walter Benjamin, nous permet-elle de voir en un éclair ce qui est impossible à saisir dans la multitude ? Le ravissement intemporel qu’il nous
propose naît-il alors de l’obscurité de nos manques et de notre insatiable besoin de nous extraire des scories de la vie par la grâce d’une adéquation parfaite entre une forme, une idée et une matière ? La force de l’art est-elle sa capacité à transcender son opposé, la banalité quotidienne, l’horreur économique, le vide mental, la confusion, la peur de la déchéance et de la mort ? Est ce que la beauté et sa puissance de séduction permet de dépasser les limites de nos réalités par l’intensification des sens ou bien nous enferme-t-elle dans l’illusion fugace qu’un produit mensonger, aussi attrayant qu’un anxiolytique, nous procure ?
« Graal » chatoie dans l’espace. Posée sur la surface de métal brillant, l’œuvre en verre accueille et réfracte la lumière comme un diamant. Opaque et transparente, elle scintille, tentatrice. Une présence incandescente et sibylline, où la beauté se dépose comme une clarté trouble.

+ www.susplugas.com