Pascal Fancony (F)

Né en 1949
Vit et travaille à Nîmes, France

L’ATTITUDE-COULEUR chez Pascal FANCONY
Par Jean Claude Le Gouic.

Si au départ des pratiques artistiques se trouve un ensemble de décisions concernant les outils, les supports, les thèmes, les procédés, il est une donnée généralement impensée : le choix de la gamme de couleurs. Pourtant celle-ci est un des principes fondamentaux qui structure nombre de créations, on pourrait dire un des degrés zéro de la plasticité. Le choix des couleurs demande un engagement singulier de l’artiste, ce n’est pas seulement un héritage mais une manière de s’inscrire personnellement, de poser une identification visuelle, de décider d’un style. Plutôt que de parler de geste couleur, peut-être devrions-nous convenir de ce qui pourrait s'appeler l'attitude couleur. L’attitude couleur de Pascal Fancony, remarquable par ses choix de mise en place des rapports colorés, va bien au-delà des champs disciplinaires traditionnels : peinture, sculpture, installation.

Parce la couleur est depuis plus de quarante ans le domaine de recherche de cet artiste, on ne s’étonnera pas de la diversité de ses approches artistiques. Si l’apprentissage des idées philosophiques se fait dans les textes, et s’il en est de même pour les connaissances historiques, l’apprentissage de la couleur débute, pour un plasticien, avec les mains (ou leur substitut le pinceau) dans la couleur. Si un temps durant, autour des années 2000, le choix d’une seule couleur fut privilégié, le rouge en l’occurrence, la célébration des pouvoirs expressifs de la couleur par Pascal Fancony passe par la fragmentation : la couleur pour pouvoir s'apprécier semble devoir passer par la multiplication des couleurs et le déploiement de toute l’étendue du spectre comme dans L’éventail (2011) ou Couleurs en queue de paon (2012), constituée respectivement de 36 et 18 lamelles de bois peintes.

La couleur comme expérience.

Comme le montrent ces œuvres et le disent ces titres, la présence de la couleur est d’abord liée à sa présentation. Que ce soit en tant que peintre, dans la manipulation de la couleur, ou comme spectateur, dans la perception de celle-ci, l’expérience couleur se vit comme une manifestation phénoménologique. Bien que perçu par des données physiques, l’espace de la couleur reste fictionnel et imaginaire puisqu’il dépend largement de l'environnement et particulièrement d’une autre variable de la réalité, la lumière. Non seulement notre artiste est attentif aux conditions d’éclairage des lieux d’exposition mais il lui arrive d’intégrer des sources lumineuses à l’intérieur de ses créations (Installation peinture-lumière, 2006). La couleur n’est pas donnée une fois pour toutes. Le peintre fait quotidiennement l’expérience : en ajoutant une couleur à côté d’une autre, il transforme la première. La couleur est une donnée visible susceptible de modification en fonction de l’environnement (contexte, éclairage, etc.). Elle ne possède donc pas la stabilité descriptible des objets du monde visible, en revanche elle exerce des pouvoirs de séduction et/ou de répulsion.
L’expérience de la couleur dans les arts plastiques énoncerait-elle une autre formulation de la sexualité que celle de la littérature ? Oui, si l’on en croit Roland Barthes. “L’opinion courante veut toujours que la sexualité soit agressive. Aussi, l’idée d’une sexualité heureuse, douce, sensuelle, jubilatoire, on ne la trouve dans aucun écrit. Où donc la lire ? Dans la peinture, ou mieux encore : dans la couleur.” D’œuvre en œuvre le parcours d’une exposition de Pascal Fancony peut se vivre comme un glissement progressif du plaisir.
Depuis quelques années cet artiste utilise comme supports moins souvent les châssis entoilés et plus fréquemment des tasseaux ou des lamelles de bois. Par ce fait il signale combien en peinture la couleur est souvent une couche superficielle, artificielle, posée en surface, déposée là pour cacher la couleur intérieure. Une couche de couleur peut toujours en recouvrir une autre et, toujours par expérience le peintre sait combien les couleurs visibles dépendent largement de celles déposées antérieurement. Durant le film de Corinna Belz rendant compte de son travail en atelier, Gerhard Richter signale que comme il prévoit de réaliser un tableau vert il commence celui-ci en peignant avec du rouge . La qualité colorante des surfaces peintes par Fancony réside à la fois dans la précision des teintes et la densité de chacune des nuances. Pour arriver à l’essentiel il lui faut déterminer pour chaque création d’une part un registre limité de couleurs et d’autre part un principe de structuration formelle. Chaque œuvre, qu’elle se déploie dans l’espace ou soit destinée à être accrochée sur le mur, est une expérience pour faire interagir diversement des pans de couleur. La mise en forme spatiale demande de jouer sur les espacements. La couleur posée influence sa voisine, modifie la teinte du fond lorsqu’il existe et rayonne dans les interstices. Par l’utilisation de calques Chromatico de grande taille (4 m), elle peut même gagner l’espace environnant (Espace Riquet, Béziers, 2011).

Couleur en partage.

Le partage dans et par la couleur est un des moyens de sortir de son isolement, d’échanger, de partager un rapport au monde.
Dans la pratique comme dans l’expérience esthétique, la couleur est le meilleur lien avec ce qui s’est fait antérieurement. Devant les peintures de Giotto ou de Poussin, nous ne savons plus, sans érudition particulière s’entend, lire les histoires et les représentations sémiologiques de ces œuvres en corrélation avec les idées de leur temps ; mais l’organisation des couleurs de ces œuvres nous parle encore. Elle nous parle encore de l’époque de l’auteur mais aussi du temps dans lequel nous en prenons connaissance : le nôtre. Sans doute parce qu’elle est moins bavarde que les signes, la couleur excède le lieu où elle s’inscrit pour faire lien avec l’époque où elle se lit. Parce qu’ils possèdent une bonne connaissance du passé et portent un regard parfois critique sur leur temps, les artistes d’aujourd’hui ne renoncent pas à proposer de nouvelles possibilités pour les assemblages de couleurs.
La couleur peinte est l’inverse de la couleur capturée par des procédés techniques (photographie, cinéma, vidéo) : c’est une couleur produite à travers une véritable réalité matérielle. La surface colorée est, avec le choix du dispositif de structure, l’instance de réalité de la peinture de Pascal Fancony. Même si ses productions récentes s’apparentent à des volumes et des installations, celui-ci reste peintre précisément par cet engagement dans l’attitude couleur. Alors que l’on est presque toujours captif d’un film, accaparé par la lecture des photographies, devant les créations donnant une large place à la couleur il faut s’arrêter pour faire face. C’est ce qui se passe lorsqu’on se trouve devant Paradigme Bleu Rouge Jaune, 2012 où, sur une surface colorée bleu nuit de 220 cm sur 210 cm, se répètent 11 fois sur des lames de bois, les 3 couleurs toujours associées par 2. Cette création s’appréhende dans la distance et dans la durée ; la prise de conscience de l’expérience couleur demande que l’on recule de quelque pas. Dans l’œuvre citée ci-dessus, les superpositions créent des perturbations optiques. Pour l’appareil photo encore plus que pour l’œil, l’ombre d’une lamelle bleue posée sur une autre peinte en jaune paraît orangée. Il faut s’avancer pour constater qu’il n’y a là ni ajout d’une lame supplémentaire, ni étendue peinte. Dans d’autres créations, d’autres altérations visuelles sont attendues. Une fois fait et exposé cela paraît simple. L’effet plastique se voit, il s’éprouve avec les sens et pourtant il reste difficile à dire. Ainsi cela semble tout simple d’avoir eu l’idée de superposer 5 lamelles de 150 cm peintes en 4 couleurs : B/R/J/V, Jeux de couleurs en lignes et de répéter l’opérations 3 fois en changeant d’ordonnance des lames ajustées. Pourtant il s’avère beaucoup plus compliqué de formuler avec des mots les effets différents produits sur la perception des teintes et des épaisseurs en fonction de l’ordre des juxtapositions. Dans des séries datant de 2009 ou 2010, d’autres dérangements visuels étaient obtenus : les superpositions et croisements provoquant des jeux de reflets et de contrastes simultanés tant sur les lamelles elles mêmes que sur le mur où les œuvres étaient accrochées.
La couleur peinte par Pascal Fancony n’est pas là pour être belle (ou laide) comme le monde visible mais pour provoquer une série de questionnements sur les conditions de sa genèse. Il produit, à travers une réalisation matérielle, un autre réel. Ce réel de la peinture s’appréhende au-delà de la surface et des données physico-chimique, dans une distance subjective, favorisée par un arrêt du temps lors du moment du regard face à l’œuvre.

Les couleurs du spectre ont été artificiellement divisées (arc-en-ciel) en sept échantillons . Mais pourquoi sept ? Parce qu’en occident, du temps de Newton sept constituait un chiffre à forte valeur symbolique (sept planètes, sept jours de la semaine et surtout les sept notes de la gamme diatonique en musique). Les créations de Pascal Fancony ayant pour titre, Échelles chromatiques (2009, 2010), ne se limitent pas ainsi, elles comprennent 24 ou 36 tons ou demi-tons, donnant donc à voir des nuances de teintes qu’une fois de plus le langage verbal ne parvient pas à formuler.

Les plus grands coloristes vivant aujourd’hui nous proposent encore une perception de couleurs intangibles. Je pense à trois artistes en particulier : Wolfgang Laib et ses étendues de pollen, à Anish Kapoor et ses incommensurables profondeurs de pigment bleu et enfin à James Turrell et ses écrans plans de lumière que la main ne saurait atteindre. Chacun de ces artistes réussit à faire de la couleur une présence accomplie très différente de celle des couleurs du monde. Ils donnent à voir des formes simples perceptibles par la couleur en dehors de tout objet reconnaissable. L’étendue réelle visible est rendue spatialement incertaine par les effets chromatiques eux-mêmes. Ces artistes exemplaires dans leur attitude couleur ne se satisfont pas de l’installation d’objets ou de matière au présent, ils privilégient des matériaux susceptibles de faire pénétrer par le regard d’autres espaces de la pensée.

Même s’il n’a pas la renommée de ces créateurs, c’est dans cette lignée, plutôt que celle de l’optical art, qu’il y a lieu de situer le travail de Pascal Fancony. Chez lui aussi les formes, les matières, les couleurs sont des passeurs pour un au-delà du visible, sans recours à quelque métaphysique et aussi sans nécessité de codification sémiotique. Ce n’est pas à lire mais juste à voir, à voir avec un regard juste. Chaque spectateur organise librement son temps de vision et les parcours de son regard. L’optique (le phénomène physique) cède progressivement la place à l’haptique (le lieu d’inscription d’un désir). Face aux peintures de Pascal Fancony le balancement persistant entre l’optique et l’haptique devient un lieu nourrice pour une série de réflexions.

La peinture réflexive

La peinture abstraite contemporaine se veut réflexive, elle cherche à provoquer visuellement le spectateur pour le faire entrer en réflexion. Celui-ci doit prendre conscience du sens émergeant en lui à partir de l’espace plastique qu’il appréhende avec les yeux. Au-delà des signes, symboles et significations formulables dans un langage, sa pensée doit prendre source dans la fonction purement visuelle de l’œuvre. Comme nous venons de le dire, dans les créations récentes de Pascal Fancony la couleur est privilégiée à la fois comme élément matériel de l’œuvre, comme processus générateur de la plasticité et comme facteur de cette mise à distance. Ces réalisations ne sont pas faites pour devenir intelligibles mais pour être des exemples sensibles, plus du côté sensuel et du changement que de l’intellectuel ou de l’immuable. Il s’agit encore, comme le demandait déjà Matisse en 1948 " de conduire la couleur par les sentiers de l'esprit".

La couleur est un dispositif pulsionnel qui ne fait pas texte mais qui permet à la subjectivité de s’installer ; les couleurs aident les sujets regardant, après les sujets peignant, à s’installer comme tels. Les couleurs doivent être considérées comme des éléments majeurs de subjectivation des uns comme des autres.


Jean Claude Le Gouic, février 2013

¬ Biographie pdf+ www.pascalfancony.fr/