Luc Dubost (F)

Né en 1968
Vit et travaille à Marseille, France

D’un archaïsme intemporel passé au savon de Marseille
par Bernard Muntaner (septembre 2012)

J’arrive dans son jardin. De ceux que j’aime. Pas esthétisé par un quelconque paysagiste ou par le désir de reproduire les photos de magazines spécialisés. Non, je dirais qu’il est sans façon, simple, avec des parties qui nous disent qu’ici et là les plantations sont anciennes et que ça pousse parfois où ça le veut. Des chaises et des fauteuils qui attendent de vous servir sont maculés de rouille et d’éclats de peinture.
La table où nous nous installons est de la même famille mais en version bois. Le temps à l’oeuvre. L’éphémère sous les yeux. J’ai toujours pensé que le temps du pastis était meilleur dans un environnement qui nous relie à quelque passé-présent d’un patrimoine indicible qui doit donc nous manquer. Dans un même esprit de nature, des sculptures de personnages en bois grandeur nature sont posées ça et là, aux quatre
coins du jardin, contre un mur, ou sur le chemin allant vers l’atelier. Ce ne sont pas les gardiens du lieu mais des personnages en repos qui
prennent l’air. Me souciant de leur conservation dans ce lieu ouvert aux intempéries, Luc Dubost m’a rassuré : « Le bois peut se fendre, ça fait
partie de la vie de l’oeuvre, cela ne me dérange pas »... Comme l’herbe qui pousse où elle veut, pour lui, la nature a son mot à dire. Il en est de
même pour le tronc de l’arbre —dans lequel il taille à grand coup de tronçonneuse ses sculptures—, c’est sa configuration qui va commander la forme réaliste à venir. Luc Dubost écoute les contraintes du bois : ses limites, sa volumétrie, ses sinuosités, ses noeuds, qu’il dénoue au fil de son action. Un combat entre l’existant et la chose en devenir, à exister, à
s’extirper de la matière. Plutôt un combat sportif qu’une conversation, car la tronçonneuse n’est pas la gouge qui est un outil plus proche de la
caresse et de la sensualité. La tronçonneuse taille, fait éclater le bois, arrache, fend, laisse des traces comme autant d’incisions, de plaies
ouvertes laissées à la vue. La surface est graphique comme des scarifications, ou comme les traits en relief d’un dessin. Le modelé n’est
pas lisse, il est accidenté par les stries et les rugosités de la lame qui lui donne une « peau » particulière. J’ai toujours pensé que les sculptures de Luc Dubost étaient logées dans un « premier temps de la sculpture », le temps de l’épannelage (1). Lorsqu’il attaque une matière, la pierre ou le bois, le sculpteur taille des grands plans (des pans) successifs sur le volume initial pour l’approcher de la forme définitive laquelle se révèlera dans l’exécution des détails, puis du ponçage de finition. L’épannelage peut se confondre aussi avec le mot « équarrissage » qui désigne l'acte de tailler (le bois, la pierre) avec des angles droits. « On procède à
l'équarrissage d'un arbre, à la hache ou à la scie, (…) » (2)

Ces premières sculptures sont comme des avancées formelles vers un réalisme à préciser, elles me renvoient à ces personnages
hiératiques en bois de l’Égypte ancienne. Je dis bien « en bois » ; ce sont des sculptures qui ont perdu leur recouvrement de plâtre peint ou
en cours de finition. Nous sommes en présence de personnages sculptés tels qu’ils se présentaient avant le modelé réaliste défini par le
Gesso (3). Si je m’attarde sur cette partie de l’oeuvre de Luc Dubost, c’est qu’il me semble qu’il y aurait là un premier « état » dans l’histoire
de sa sculpture, et qu’il y aurait alors un deuxième temps en attente. Ce qu’il manquait ou manquerait, soyons prudent, ce serait un revêtement du bois, tel le Gesso ancien qui rend plus lisses les aspérités et tend vers un réalisme plus évident. Les personnages sculptés précédemment étaient nus, comme le bois, même si certains étaient badigeonnés d’une
couleur monochrome. Maintenant ils vont être habillés, et revêtus de deux façons : l’une par des habits bien identifiables et l’autre par un
enduit de savon de Marseille (4) ! Ce re-vêtement est comme un prolongement offert à sa sculpture précédente. D’un état « archaïque »
et intemporel, la voici qui s’humanise dans une contemporanéité vraisemblable.

Le savon onctueux, malléable, va recouvrir l’âme de bois, et par là même, les incisions, les griffures, les lacérations qui ornaient leur
surface. Si ces entailles agressives étaient de l’ordre d’une maltraitance (?) le savon qui est un antiseptique agirait sémantiquement comme un onguent réparateur. Il laverait les blessures faites par la tronçonneuse, il désinfecterait les plaies. Luc Dubost ne nous dit-il pas :
« je panse mes plaies donc j’existe » (5) Mais il nous avait dit aussi que son action, telle une urgence de création, un empressement jouissif à
« faire », était de l’ordre de la recherche du bonheur, du bien être, dont il en voit la fin lorsque l’épuisement le fait lâcher prise : « À la fatigue, j’arrête, épuisé comme dans le sport : sculpter pour moi fait partie du bonheur » (6). Une fois dépossédé de ce trop plein d‘énergie sublimé dans la sculpture, il peut se placer en une reconquête de la forme et poursuivre l’aventure, ainsi qu’il me le précise : « une aventure qui serait comme la marche : sans enjeux ». Si ce n’est celui d’être bien…

Ce deuxième volet de l’histoire de ses sculptures, c’est l’habillage de savon. En 2004 il écrivait à propos de ses sculptures « fonctionnelles » en béton représentant des mouton-lampe, mouton- repose fourchette, mouton-parasol, et des moutons-étendage :
« L’étendage c’est le Sud, le soleil, le vent sec qui fait claquer le linge humide (...) Dans notre région c’est l’intérieur qu’on expose dehors. C’est un peu d’intimité qu’on offre aux regards des gens, c’est montrer aussi qu’on est propre,
qu’on a bien fait la lessive... » Près de 10 ans plus tard le savon vient s’étendre sur les épaules de ses personnages pour laver les blessures de la tronçonneuse. Le savon gardera ses deux couleurs originelles : le marron-vert et le
blanc, ou s’animera de couleurs franches et acidulées. Ses personnages sont comme figés dans un mouvement, une sorte d’instantané photographique. Ce qui leur donne leur singularité, et pour tout dire leur étrangeté, c’est leur association avec des objets incongrus. Une femme toute de savon blanc, dont les pieds sont prisonniers dans du plâtre remplissant une brouette de chantier regarde au loin à travers des jumelles : un accessoire qui lui permet d’avancer immobile vers le lointain, de spéculer sur des distances à franchir. Un homme avec un tee-shirt de marin, nu de la taille aux pieds, entourés de haut parleur avec une couronne sur la tête ressemble à un Neptune dérisoire sur son piédestal de tabouret. Un autre avec un pot sur la tête et masque en groin de cochon nous fait revisiter Jérôme Bosch Le jardin des délices ou Brueghel dont la peinture Combat de Carnaval et de Carême nous renvoie à cette phrase de l’artiste :
« j’ai aussi sculpté des faux anges, aux airs de carnaval triste avec des bretelles pour leur tenir les ailes, parfois avec des visages humains ou de chiens » (7). Les accessoires associés : sac, collier, boules de pétanque, cadre, pneus,
pot de fleurs, accentuent la présence réaliste des sculptures. Mais tout cela reste mystérieux, onirique, bizarre, d’une forte étrangeté et d’un humour décalé que procurent des rapprochements en dichotomie tel ce pingouin sur la tête d’une femme nue portant à son bras un lustre à chandelles... Mais cela fait fonctionner l’imaginaire, et toutes ces entrées visuelles sont autant de propositions à voyager dans l’univers de l’artiste. Personnages illustrant des fables contemporaines ? une satire ou critique morale ? un art populaire ? Pour moi, ce sont des histoires muettes. Muettes parce que ce qui est muet réunit simultanément le début et la fin. De ce fait, ces oeuvres sont prêtes à entamer un entretien, une relation à l’autre, ce que souhaite l’artiste toujours soucieux qu’il y ait un échange, un partage, un vivre ensemble : partager encore le « bien-être ».

L’idée de partage est encore présente dans ses moulages en savon à son effigie qu’il distribue à des personnes connues ou anonymes. De taille réduite, mais un peu plus grand qu’un savon normal, son visage est destiné à être pris en mains pour se les laver. « Frottez- vous à moi » est le titre de cette édition limitée. On n’occultera pas que son visage-savon va rebondir sur les rondeurs intimes de notre corps procurant un bien-être sensuel possible, ou qu’ainsi savonné notre corps s’apparentera à ses sculptures en bois recouvertes du savon salvateur, et qu’enfin, à force de s’en servir, le visage finira par se déformer, s’effacer, se transformer, comme le mobilier et les sculptures en bois dans son
jardin laissés au gré des intempéries.

Notes :
(1) Taille d’un bloc de pierre ou d’un autre matériau dur par pans et chanfreins, en laissant autour des formes à sculpter une certaine quantité de
matière.
(2) Selon le Larousse de 1922
(3) Le Gesso : mot italien venant du grec « gypse » ou plâtre, est un enduit à base de plâtre et de colle animale. Cet enduit permet de rendre la surface
plus lisse, plus adhérente, tout en réduisant l’absorption de la peinture par le support
(4) Le savon de Marseille est un type de savon résultant de la saponification d’un mélange d’huiles essentiellement végétales par la soude.
Particulièrement efficace par son pouvoir nettoyant, ce produit utilisé pour l’hygiène du corps peut être fabriqué de façon industrielle ou artisanale.
Une teneur de 72 % en masse d’acide gras était garantie dans le savon de Marseille traditionnel, uniquement préparé à partir d’huile d’olive.
Le premier savonnier dans la région est recensé en 1370. Il a entre autres propriétés de désinfecter les plaies.
(5) in Luc Dubost, Figulines, sculpteurs de paysages, Les Diffusions Autoproclamées, 2004. (6) idem (7) id.

¬ Biographie pdf+ http://www.documentsdartistes.org/artistes/dubost/page1.html