Yannis Barth (F)

Né en 1975
Vit et travaille à Levallois Perret, France

Le monde du travail ou le travail de l’art

Yannis Barth est un artiste à part entière, mais qui dans les réalités économiques actuelles, comme tant d’autres, gagne sa vie dans un domaine qui n’est pas celui de l’art. Pour autant, il n’est ni enseignant dans une école d’art, ni graphiste, ni proche d’un domaine professionnel qui aurait pu lui permettre de développer ce qu’il a pu acquérir, ou pas, lors de ses années d’études en école des Beaux-Arts. Il est opérateur reprographe pour une Agence Spatiale Européenne basée à Paris. Un cadre atypique où il expérimente sa pratique artistique par le truchement de son activité professionnelle, comme une manière pour lui de continuer « d’exister en tant qu’artiste », pas un artiste du dimanche, un artiste « de la semaine », tout en ayant pris des voies alimentaires… Julien Prévieux envoyait des Lettres de Non-Motivation en réponse aux offres d’emploi, Yannis Barth a accepté le poste proposé, mais il se l’est approprié sans pour autant renoncer à son développement artistique.

Sa tâche consiste à assurer la reproduction de milliers de pages de documents administratifs sur des machines industrielles pour les dispatcher aux différents services de l’entreprise, et tandis que les machines s’activent, l’artiste réalise pour « passer le temps » des dizaines et des dizaines de dessins.

Les « Gribouillis au bureau » de Yannis Barth sont des dessins systématiques, de petit format, réalisés pendant le temps de travail.

Car il gribouille, encore et toujours, de manière vive et rapide, des volumes géométriques réalisés au crayon Bic - noir, bleu, « mélangés » - ou tout ce qui traine sous sa main, sur tous types de supports, des post it, des chutes de papier, de carton. A profusion… L’artiste se laisse emporter dans une frénésie inconsciente pour satisfaire son besoin de production et d’accumulation.

Pourquoi des motifs géométriques ? Pour combler la platitude, sortir de la feuille plate, aplanie, par millier, une forme de recherche sur une écriture pulsionnelle ; écriture automatique à tendance dadaïste, et qui n’a pas d’histoires, pas de mots, que des volumes, obsessionnels… « Cette chute ramène forcément du volume à une feuille de papier et inversement » commente Barth, d’un moment plat à une occupation artistique. Une façon de passer le temps, une façon de tromper l’activité qu’il considère comme obligatoire pour gagner sa vie par l’activité artistique qu’il considère comme obligatoire pour vivre.

Rien n’est pas répréhensible dans sa pratique, rien qui puisse être motif de licenciement. L’entreprise pour laquelle il travaille ne peut pas lui faire de reproches, ne peut pas le blâmer, puisqu’en même temps il continue de travailler. Il reste « productif ».

C’est sa manière à lui, avant la commercialisation de l’œuvre si elle doit avoir lieu, de rémunérer sa production artistique au moment même de sa conception. « L’œuvre est déjà rémunérée ».

Du temps perdu pour l’entreprise ? Non ! Il pourrait rester attendre que la machine travaille… Ne rien produire. Finalement non, il produit, même plus qu’un opérateur reprographe habituel ferait, puisqu’en même temps, il créé. Plus son monde professionnel s’informatise et plus Yannis Barth va vers l’essentiel, le manuel… L’Art qui le transcende depuis toujours.

Les premiers « gribouillis au bureau » apparaissent en 2009, une multitude d’œuvres instinctives dont les premières seront mises aux rebus par l’artiste, avant qu’après quelques temps, il se décide à en scanner une, puis deux, puis toutes, et en jette en pâture un certain nombre sur sa page Facebook, attendant la réaction du public, acceptant de se confronter à l’avis des autres dans sa solitude professionnelle, supposant par là aussi que ses « gribouillis » puissent acquérir à leur façon, le statut « d’œuvres d’art».

DGO (Février 2013)

+ http://yannisbarth.com/yannisbarth/index.html