Jacques Villeglé (F)

Né en 1926
Vit et travaille à Paris, France

Jacques Mahé de La Villeglé, dit Jacques Villeglé est un plasticien français né à Quimper en 1926. Membre des Nouveaux Réalistes, il s’est imposé avant tout comme « collecteur » d’affiches lacérées et théoricien de ce type d’appropriation.
Dès 1947, il commence à récolter à Saint-Malo des débris du mur de l’Atlantique et des fers tordus , qu'il regarde comme des sculptures. 
À partir de décembre 1949, il limite son comportement appropriatif aux seules affiches lacérées. Pour lui, le véritable artiste est le « lacérateur anonyme », la collecte pouvant être effectuée par n'importe qui : il annonce ainsi le moment de la disparition de la figure de l'artiste, cédant la place au « collecteur » ou collectionneur.
Ce n’est qu’à partir de la fin des années 1970 que Villeglé a pu vivre de son art, et il a fallu attendre 1998 pour que le musée national d’Art moderne fasse l’acquisition d’une de ses affiches lacérées.

Pourquoi avoir choisi de vous intéresser aux affiches lacérées ? 
C’est au lendemain de la guerre et d’une Occupation qui mettait sous le boisseau toutes les activités culturelles des avant-gardes que j’ai commencé à réagir à l’éducation lénifiante de ma jeunesse. Picasso avait été totalement censuré, Matisse avait, quant à lui, dû faire attention à toute édition non-conformiste. Ils furent, à la Libération, montés à un tel pinacle avec leurs contemporains Braque et Léger que cela intimidait, dans l’art de créer, les jeunes dont l’information culturelle était zéro. Ils pensaient que ce ne serait pas par les techniques traditionnelles qu’ils pourraient égaler leurs prédécesseurs.
 Donc, en 1947, j’ai pensé qu’il me fallait le plus possible éliminer tout intermédiaire entre le visible et ce qui allait devenir œuvre d’art. 
Ma toute première œuvre fut une sculpture que je considérais comme un dessin dans l’espace, car elle consistait en des fils d’acier rouillés, torsadés, trouvés sur les quais du port de Saint-Malo dynamité lors des batailles de la Libération. Cette sculpture, je l’ai montrée à Raymond Hains qui, impressionné, a photographié des affiches lacérées à Paris. En janvier 1949, nous ramassions ensemble Ach Alma Manetro sur la palissade voisine de la « Coupole » à Montparnasse.

Comment est né le concept de « lacéré anonyme » ? 
Je le concevais 10 ans plus tard, après la première exposition commune Hains/Villeglé, et un article, « Des réalités collectives ». Car vu l’importance excessive des artistes dont j’ai parlé, je me suis aussi rappelé la création d’Ubu, par Jarry, qui est, comme l’a bien défini Henri Béhar, « une réévaluation du rôle de l’auteur qui n’est pas seulement un génie inspiré ou un créateur originel, mais devient un artisan qui collectionne, coupe et colle son matériau ». De même, je suis devenu le metteur en scène de l’œuvre d’une multitude de passants anonymes.

A ce sujet, vous avez d’ailleurs déclaré : « Dès l’origine, j’ai senti qu’une œuvre pouvait être construite sur toute une vie avec ce seul matériau (…). Avec l’affiche, tout le monde travaillait pour moi. » 
En effet, j’ai pensé que les mots des slogans et des publicitaires changeraient, que les techniciens imprimeurs, chromistes, typographes, dessinateurs, travailleraient de manière différente, de telle sorte que les lacérations sembleraient dissemblables et qu’ainsi, j’économiserais même l’angoisse créatrice.

Parmi les différents mouvements artistiques de cette époque, lesquels avaient votre préférence ? 
Hans Hartung, qui fut l’artiste quarantenaire que j’admirais le plus dans ma vingtième année, fut l’un des seuls abstraits à dire sans dédain qu’une œuvre figurative doit être regardée pour telle. Je pense, le temps passant, ces écoles étant désormais centenaires, qu’on peut voir en chacune des sensibilités différentes, et même un souci de liberté, une résistance au pouvoir matériel. Mais il est certain que dans le passé, cubistes, constructivistes, et conceptuels, eurent ma préférence.

Vous avez déclaré que longtemps, vous arpentiez les rues comme un « kleptomane à la recherche du coup de foudre ». De quelle façon, parmi des centaines d’affiches, reconnaissiez-vous celles qui allaient devenir vos œuvres ? 
Le choix d’une affiche doit être rapide. Les mouvements de la rue ne permettent pas la réflexion. Celle-ci commence lorsque chez soi, on regarde la trouvaille. La rapidité, la spontanéité, ne s’expliquent pas. Je sais par ailleurs que sur le hasard, il y a de gros livres, mais je ne les ai pas lus.

En octobre 1960, vous signez le manifeste des Nouveaux réalistes…
Le jeudi 27 octobre 1960 fut pour moi la compréhension que nous étions trop nombreux pour bien nous entendre. Ce fut la conclusion du tumulte et du scandale que fut l’intrusion de la palissade, des affiches lacérées, d’un monochrome bleu, et d’une machine à peindre (œuvres respectives de Hains, Villeglé, Klein, et Tinguely, NDLR), exposés dans un musée lors de la première Biennale de Paris l’année précédente. Mais j’étais conscient que cette signature était importante et prolongerait le choc que nous avions fait en octobre 1959.

On rapproche ce mouvement du Pop art… 
Le Nouveau réalisme a précédé le Pop art. L’affiche lacérée que j’ai exposée lors de la deuxième Biennale de Paris, en 1961, contenait toutes les caractéristiques des peintures pop : couleurs claires, une photo vernissée non lacérée, des figures nullement abstraites dessinées par des affichistes pro, de la typographie.

Comment avez-vous composé l’« alphabet socio-politique » ? 
Le développement de cet alphabet fut lent car en 1969, je ne dessinais plus. Je savais que mon graphisme devait être impersonnel et d’autre part, je devais trouver pour chaque lettre un symbole lui convenant. Je devais élargir le choix aux signes religieux, financiers, et astrologiques. J’ai mis une dizaine d’années avant de composer un graphisme pour une exposition collective.

[…]

Connaissez-vous Marseille ? 
Marseille a toujours eu pour moi un aspect accueillant dû à la diversité de ses habitants et de sa culture. J’y ai exposé en musées, en galeries, et particulièrement en 1990 à l’ancienne école des beaux-arts. Je l’ai connue avant les grands travaux de rénovation urbaine.

Y avez-vous collecté des affiches ? 
J’ai en effet recueilli dans la ville quelques affiches qui concernaient les musiciens dont, en octobre 1997, Louise Attaque et Charlélie Couture, que je connais personnellement. Puis, en 1998, Jean-Louis Aubert, Eric Clapton, Deep Purple et Higelin. Malheureusement, je n’ai pu les retrouver car elles sont dans des collections étrangères. Comme quoi, Marseille m’a été favorable.

Regrettez-vous le déclin de l’affichage urbain ?
A Marseille, je pense que l’affichage n’est pas un monde révolu. Paris et le nord de la France, moins bavards, les murs y sont peut-être plus policés. Mais j’ai arrêté de recueillir les affiches car le ramassage de celles-ci est un travail physiquement fatigant. J’aurais pu continuer car ce médium est riche. Pourtant, il a inspiré l’Arte povera.

Quel est votre regard sur le monde de l’art actuel ? 
L’art, pour être vivant, doit être déboussolant. Donc, je puis vous dire que celui de notre époque est vraiment vivant. Je crois que nous n’allons pas nous ennuyer.
(Sandro Piscopo-Reguieg - 8e Art Magazine – Juillet 2012)

¬ Biographie pdf+ http://villegle.free.fr/