Claude Lévêque (F)

Né en 1953
Vit et travaille à Montreuil, France

"Je ne délivre pas de message, dit Claude Lévêque, je veux juste créer des zones de réactivités."
« Cet « artiste de variété » utilise des meubles de collectivités, des objets de souvenir, compose avec l’iconographie adolescente et imagine des environnements pénétrables. Il aime placer les visiteurs en embuscade dans des lieux aux effets spéciaux standards et bricolés, dans des espaces saturés de lumières, comme ceux des films de Kenneth Anger ou de Dario Argento.
En utilisant des lieux communs ; des archétypes de l’immédiateté, de l’identification ou de la fiction, il joue avec l’ambiguïté de la facilité de reconnaissance. Partant de son histoire personnelle, il travaille notre mémoire collective pour évoquer chez nous le primaire, la révolte et ces « passions que l’on croyait disparues ».
Avec un vocabulaire formel très économe, ses dispositifs sont des mises en scènes perverties, des décors, des pièges sensoriels à la fois brutaux et nostalgiques : le visiteur en est l’acteur, ne sachant ni se situer ni s’adapter. Ce sont des environnements provoquant une émotion morale : celle qui lutte contre l’acceptation de la violence et la brutalité de notre monde machiavélique et libéral.
Il travaille sur le motif et la séduction de la féerie, pour « mixer des situations hybrides entre l’art minimal et l’esthétique de la fête foraine. » Il évoque les vanités, le chaos originel, la perte de repères ou des formes dégénérées de la grâce : « Je m’intéresse à tout ce qui peut y avoir de vil, de terrifiant, d’injuste, de cruel. Et plus ça l’est, plus j’ai une boulimie de production. » Par l’impact de ces zones de déstabilisation, il réintroduit une évidente puissance de la magie et du sensible, qu’il combine à la répulsion : « Ce que j’aime, c’est jouer avec des éléments de spectacle qui attirent et au bout desquels il y aurait quelque chose de l’ordre de la menace. »
Il y eu des fins de fêtes (I wanna be your dog, 1996), des slogans (Nous sommes heureux, 1997), des semblants de night-club (Strangers in the night, 1997), des structures de lits (Le grand sommeil, 2006) des espaces noirs (Ende, 2001) et d’autres avec « plus de lumière » (Stigmata, 1999). La problématique des lieux et leur mémoire, permet la mise en scène.
La référence au cinéma l’autorise à traiter l’espace par le mouvement, le déplacement pour dépasser le frontal : « Je m’intéresse énormément au cinéma. Le cinéma joue avec le rapport aux objets, la mise en place et la mise en scène de ceux-ci. J’amène les gens dans un espace de circulation sans qu’ils soient dans une position statique ou contemplative. Ils sont les propres acteurs de la scène proposée. Ce qui m’intéresse, c’est ce qui va se passer entre les propositions et la circulation des gens, dans les moments d’arrêts ou de passages rapides. Le cinéma est un moyen tellement plus évident que l’oeuvre d’art, qui elle, garde toujours cet aspect monolithique, figé, statique. Parfois, je me demande si je ne suis pas un cinéaste frustré. »
Ce qu’il touche c’est l’instantané de l’impact, la commotion, l’émotion choc et, avec habileté, manipule l’écoeurement, la nostalgie ou le monstrueux. Les modalités du spectacle, du live, de l’amplification et de l’exaltation scénique sont, pour lui, toutes aussi importantes que l’aspect romantique et mélancolique de l’adolescence, évoquant la solitude, le doute de ce moment ambigu et révolté, celui d’un premier deuil. Par le décoratif, les vanités, l’effet de spectacle il veut réintroduire une « puissance de l’imaginaire et du sensible » dans le monde de l’art : « Pour moi, un art sans émotion n’est pas un art. Une émotion peut être ridicule, futile, médiocre, stupide et paradoxalement fortement enrichissante et respectable. » »
(Timothée Chaillou)

« Chez Claude Lévêque, tout est question d’équilibre. Un équilibre fragile, comme silencieusement travaillé par le jeu des forces contradictoires, à la limite de la rupture. Pour cette raison même, un équilibre profond, à l’image de l’œuvre de cet artiste qui renouvelle depuis près de trente ans la pratique de l’art aussi bien que la pratique, par le spectateur, de ses installations. Car dans ses dispositifs, tout est question d’immersion ; alliance de matières sonores, d’éclairages subtils, d’objets du quotidien disposés dans l’espace comme autant de motifs d’une composition monumentale, hantée par tous ces éléments qui viennent tantôt perturber les sens, les plonger de force dans l’expérience, tantôt les caresser et jouer de la disparition pour leur céder la place ».

« Le cinéma, la musique et la littérature font partie intégrante de votre œuvre ; comment se fondent-ils dans la manière dont vous concevez votre occupation de l’espace ?
La musique, comme le cinéma, sont vraiment des langages qui m’intéressent parce qu’ils sont sujets à réactivité. La lecture aussi, bien sûr, est très importante, mais c’est un autre espace. L’espace de la vie active, au quotidien, est rythmé par l’idée de la musique et du cinéma. Et cette idée du mouvement, cette idée de faire s’entrechoquer et jouer les éléments entre eux, c’est la question que je me pose en permanence. Après, je suis vraiment quelqu’un qui adore le cinéma, j’y trouve quelque chose. Pour prendre un exemple concret, je viens de voir le film des frères Dardenne, Le gamin au vélo ; coller autant à la réalité en éliminant tout ce qui pourrait être mélodramatique, toute surenchère esthétique, c’est une leçon. Quand on s’aperçoit que le rythme de ce gamin à bicyclette vient constituer la structure, le mouvement de tout l’ensemble du film, on touche vraiment à quelque chose de l’ordre du dispositif. En matière de cinéma, je n’ai pas du tout cette compétence, mais l’idée du temps, l’idée du déplacement, existent réellement dans les différentes manières de pratiquer mes installations ; cette façon de passer d’un espace à un autre, de pouvoir s’y arrêter ou simplement le traverser. Tout ce qui est question du temps, du mouvement, tout ce qui capte les sens : la lumière, le son, le mouvement, ou même l’air, tout ce qui justement pose la question des sens, tout cela fait partie de mon univers. C’est la même chose pour la musique, le son est un élément essentiel qui n’est pas de l’ordre de la simple illustration. Il va lui aussi amener de la métamorphose, tout comme la lumière. Ce sont tous ces éléments que j’aime pouvoir additionner ».

« Cette façon d’agir sur les sens, est-ce quelque chose qu’on pourrait rapprocher d’une forme de violence, comme on parlait précédemment du réveil, pour forcer le spectateur à voir une histoire différemment ?
Je n’ai pas envie de faire violence. Je me défends vraiment d’être dogmatique, je me défends de ne donner qu’un seul angle de vision aux gens. Ca ne m’intéresse pas. Je peux même être surpris de certaines réactions qui viennent à l’encontre de ce que je voudrais faire, bien que cela m’enrichisse et me fasse rebondir autrement. J’utilise certes des éléments qui font référence à la violence, dans les aspects très spectaculaires, très féeriques que j’aborde, mais c’est seulement une façon de réagir sur le monde violent qui nous entoure et qui, moi, m’affecte, me sensibilise. Mais cette violence, cette ambiguïté, cette ambivalence du sens sont aussi liées à la perte de repères, à l’anonymat, à la schizophrénie, à tout ce qui peut se passer de trouble dans le physique et le mental.

Pourrait-on alors voir une certaine forme de romantisme, une certaine tendresse lorsque vos œuvres font référence aux codes de la violence ?
Bien sûr qu’il y a tout ça, mais je ne pense pas que cela soit vraiment calculé, surenchéri. Le sujet d’un artiste, c’est la question du monde, la question de la société. L’artiste, aujourd’hui, ne peut pas être totalement déconnecté de la réalité, elle devient donc un sujet à s’approprier. En ce qui me concerne, je peux jouer sur de la séduction, sur un certain romantisme comme sur de la répulsion, sur du malaise. Alors des fois ça m’amène à produire des impacts, avec la lumière, avec le son, des éléments qui peuvent paraître violents, mais je n’ai pas envie d’être violent pour être violent, je ne labellise pas mon langage ; il peut être d’une extrême tendresse comme d’une extrême violence ».

Il n’y a pas de revendication de donner une voix…
Non, et je m’en défends. Et à la question de savoir si je suis un « artiste engagé », je réponds toujours que je suis un artiste engagé comme tous les artistes sont engagés. C’est un engagement d’être artiste, c’est une position qui peut varier, mais un artiste ne peut être qu’engagé. Pour ce qui est de la politique, par exemple, je suis engagé dans mon quotidien de citoyen bien sûr, mais avoir envie que mon travail soit simplement illustratif de cette position très critique, ça ne m’intéresse pas du tout. Ça réduirait précisément tout aspect philosophique, esthétique… L’art, pour moi, doit être libre de tout ça. Evidemment il y a certains artistes qui le font bien, à la manière de Thomas Hirschhorn par exemple, il s’agit de gens de terrain. Mais ça paraît finalement presque suspect d’être engagé aujourd’hui quand la politique véhicule une pensée qui n’est ni philosophique, ni critique et se borne à du marketing de marché. En fait, je pense que Dada a été le mouvement le plus politique qui soit. Dans le contexte d’abord, dans l’aspect critique, mais surtout dans l’amusement que cela représentait. Parce que l’art doit jouer de tout cela, sans vouloir être cynique. Je suis très méfiant vis-à-vis du cynisme ambiant, par contre l’amusement est un point essentiel. Je pense à Picabia, je pense à ces artistes qui ont su jouer, proposer une dérision du langage au point d’être extrêmement critique pour l’histoire.

Cet intérêt, cette capacité à créer de nouveaux langages, c’est quelque chose que vous continuez à voir dans les pratiques artistiques d’aujourd’hui ?
Il y a un foisonnement de jeunes artistes talentueux. Je pense même qu’aujourd’hui il y a un champ d’expérimentation et surtout une notion de plaisir dans l’art, qui n’a peut-être pas toujours été aussi forte. Je suis convaincu que le domaine des disciplines artistiques est vraiment ce qui peut susciter l’intérêt d’être dans ce monde puisque la politique a complètement échoué. Donc l’artiste a ce rôle qui est fragile, non pas qu’il puisse changer le monde, mais il a un rôle dans la mesure où il est lui-même engagé dans sa propre quête de langage et peut en même temps amener à voir les choses autrement. Les gens se rendent compte aujourd’hui que l’art contemporain est un territoire où l’on n’est plus dans la surconsommation, dans la manipulation, le mensonge et la façon dont on pille la pensée de tout un chacun. On arrive en fait aujourd’hui à une impasse totale et très dangereuse. On ne peut demander à personne de s’engager, d’être réactif si l’exemple des gens au pouvoir est si épouvantable. C’est impossible, ça n’intéresse plus personne, et c’est dangereux. Les artistes, au contraire, peuvent apporter des tas de choses ; l’art est tout simplement aujourd’hui ce qu’il y a de plus prometteur ». (interview réalisé le 15 juin 2011 par Guillaume Benoit pour Slash, autour de l’exposition Hymne à la joie, présentée par la Galerie des Galeries)

¬ Biographie pdf+ http://claudeleveque.com/fr/