Emmanuelle Antille ()

Née en 1972
Vit et travaille à Lausanne, Suisse

Le philosophe Jean-Louis Chrétien dans son ouvrage La Voix nue. Phénoménologie de la promesse en appelle à « cette soif qui invente des sources ». Il y a de cela dans les œuvres que l’artiste suisse Emmanuelle Antille a choisi de montrer à la galerie Gourvennec Ogor. En effet, il ne s’agit pas seulement, au fil de son travail vidéographique, d’“habiter poétiquement le monde”, mais bien au-delà de construire des situations, d’inventer des langages, de représenter des formes capables de produire ou de générer cette poétisation du monde. L’artiste nous a ainsi invités, d’œuvre en œuvre, à suivre des personnages proches – sa mère, sa famille – ou lointain – à travers des références explicites à des films ou des romans – pour mieux percevoir leurs émotions, partager leurs expériences, comprendre leurs espoirs, rejoindre leurs rêves, autrement dit vivre leur voix/voie. La vie nous est-elle donnée ou devons nous la construire ou la reconstruire ? Aussi s’attache-t-elle également à maintenir et à conserver de minuscules mais tenaces îlots de résilience, d’empathie, d’échange ou de partage qui subsistent encore au sein d’un monde – notre monde – pourtant plus que jamais indifférent à leur égard. Actes de résistance aussi émouvants que désespérés, gestes d’affirmation aussi définitifs qu’héroïques, à l’instar de ses portraits de corps tatoués sérigraphiés sur des plaques de métal réfléchissants.
Aussi le titre de l’exposition – Les Barricades Mystérieuses – ne surprendra quiconque, si ce n’est qu’il réfère précisément ici à un court morceau de musique du compositeur français François Couperin (1668-1733) presque sans thème, sans début ni fin, si ce n’est des effets de cadences et de rythmes, d’ordres et de désordres, semblables à un ressac qui se brise et se reconstitue éternellement. Un morceau donc d’une intense proximité avec la nature et ses cycles, mais aussi avec l’être humain et son souffle vital, les battements de son cœur, la pulsation de son sang ou les émotions qui le traversent sans cesse. On en retrouve l’esprit et les images dans les trois films qui constituent l’exposition. Dans Les Veines, deux personnes en se redessinant mutuellement les veines de leurs bras et de leurs mains les métamorphosent en lignes fluides aqueuses ou végétales qui se transforment assez rapidement en lianes/liens qui les unissent et les réunissent. Au cœur du Désir Qui Gronde, un homme dont on ne verra jamais le visage saisit une pierre, la place dans le silence contre son ventre et se met doucement à la caresser, puis après un moment la repose pour en prendre une autre et agir de même. Au fur et à mesure, les cris d’une centaine d’étourneaux se font entendre de plus en plus intensément, exprimant d’une autre manière ce que le corps tait ou se refuse à dire. Enfin Les Barricades Mystérieuses (un théâtre, une danse, un conte) qui se compose de deux films complémentaires projetés dos à dos sur des écrans sur pied tels ceux que l’on utilisait dans les années 1960-1970 pour les films super 8. L’un met en scène un personnage masculin qui semble réexpérimenter ou réapprendre l’essence de la vie et son rapport au monde dans une cabane sur pilotis situé au bord d’un lac et en lisière de forêt, un bout du monde si loin si proche pour un ailleurs et autrement volontaire. Le morceau éponyme de Couperin dans sa version pour piano, plus fluide et organique que l’original pour clavecin plus sec et métallique, accompagne les images de cette expérience initiatique. L’autre est composé d’un texte, ou plutôt de notations furtives qui semblent s’écrire d’elles-mêmes à l’écran, et qui pourraient s’attacher tout aussi bien à une pièce de théâtre, un conte ou une danse comme mentionné dans le sous-titre de l’installation. Le personnage est là nommé Walden, à l’instar du lieu que décrit l’écrivain américain Henry David Thoreau (1817-1862) dans son livre Walden ; ou, la Vie dans les bois, œuvre séminale tout à la fois d’un “habiter poétiquement le monde” mais aussi d’un penser autrement le retour à la nature, moins élégiaque et plus essentialiste. Ni roman ni journal, Thoreau y rend compte du séjour qu’il a passé en 1854-56 dans une cabane appartenant à son ami et mentor Ralph Waldo Emerson, et située à la lisière d’une forêt jouxtant l’étang de Walden, près de Concord (Massachusetts).
On ne saura jamais si le Walden du double film d’Emmanuelle Antille est le même que celui qui s’est retiré deux ans, deux mois, deux jours à Walden dans l’œuvre de Thoreau, ou son ombre, ou son double, ou un autre qui reviendrait exactement 160 ans plus tard accomplir – ou hanter ? – le même acte comme si rien n’avait changé dans notre monde qui ne justifierait plus ce geste de retrait paradoxal, de soustraction interrogative : s’abstraire du monde pour mieux figurer au monde... L’espace se fait ainsi pluriel, autant que le temps qui, à l’instar des vagues sur le rivage, semble s’y briser et s’y reconstituer éternellement. Tel semble tout à la fois la promesse que nous nous faisons ou celle que nous avons reçue aux premiers jours de notre vie selon Jean-Louis Chrétien, le credo d’Henry David Thoreau dans Walden et, aujourd’hui, la proposition d’Emmanuelle Antille à travers cette exposition sans point final ni conclusion, mais faite de morceaux fragmentés, disjoints ou entremêlés, puis réassemblés tant bien que mal, à l’instar la vie même.

Marc Donnadieu/Charles-Arthur Boyer
mars 2014

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Emmanuelle Antille est née en 1972 à Lausanne. Elle a étudié à l’Ecole Supérieure d'Art Visuel de Genève et à la Rijksakademie van beeldende kunsten à Amsterdam.
Depuis 1995, elle a développé sa pratique artistique dans le champ des médias électroniques, travaillant principalement avec la vidéo et l’installation, mais également avec le son, la photographie et l’imprimé (sérigraphies, livres d’artiste).
A la frontière de la fiction et du documentaire, les thèmes récurrents de son travail tournent autour des relations humaines : les rituels et les codes, les relations intimes et les rapports de force au sein de diverses communautés (famille, famille recomposée, groupe d’adolescents…).

Son travail a été présenté notamment au Kunstverein de Frankfurt, à la Tate Modern de Londres, au Renaissance Society à Chicago, à la National Gallery of Iceland à Reykjavik, au CCA à Glasgow, à la Site Gallery à Sheffield, au Toyko Wonder Site à Tokyo, au De Appel à Amsterdam, au Migros Museum à Zürich, à Art Unlimited à Bâle, au Musée du Jeu de Paume et au Grand Palais à Paris, au Centre Pasquart à Bienne et au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris.

En 2003 Emmanuelle Antille a représenté la Suisse à la 50ème Biennale de Venise dans le pavillon national.

En 2012, elle réalise son premier long-métrage pour le cinéma, intitulé AVANTI.

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EMMANUELLE ANTILLE
Les Barricades Mystérieuses (神秘的壅塞)

2014年4月10日 - 2014年5月24日
Galerie Gourvennec Ogor

在哲学家让 - 路易·克雷蒂安的作品《赤裸的声音:承诺的现象学》中呼吁“用本能探寻根源(用饥渴发现源泉)”。瑞士艺术家Emmanuelle Antille选择了包含着这一思想的作品在画廊Gourvennec Ogor中呈现。事实上,作品不仅仅包含了这一思想,跟随她作品中的记录,可以感受到“置身于一个诗意的世界”的理念,但除此之外,她还发明了一种言语来代表生产的形式或者说是用来诗意化这个世界的语言。艺术家这样引导我们:随着我们身边的人 - 她的母亲,她的家庭或者有着更远关系的 - 以一些鲜明的电影或小说为参考 - 更深地感知他们的情绪,分享他们的经验,了解他们的希望,重构他们的梦想,或是唤醒他们的声音。是生活把它自己给予了我们还是我们建立起了生活呢?此外,她还尽量维系着那份顽固和韧劲,通过换位思考(感同身受),她认为交换和共享依旧存在于这个世界上。然而,在我们的世界里,没有任何时候比现在更不在乎对他人的关心了。但是与之对抗的力量往往大于这种绝望,这种力量就如同这些金属板上所反射的肖像纹身一样。
Les Barricades Mystérieuses(神秘的壅塞),无论是谁都不会为展览的标题感到疑惑,如果没有这一小段法国作曲家库普兰弗朗索瓦(1668年至1733年)的几乎没有主题、无始也无终的音乐;如果不受这些韵律和节奏的影响,这些混乱和有序就像不断碎裂和重构的海浪。这些如此亲近自然和它的周期的作品,伴随着作为人的生气、来自心脏的敲击、来自血液或是情感深处的脉动延续着。三部影片传达的这些精神和图像组成了整个展览。视频作品《Les Veines》(静脉)中,两个人互相描绘手臂和手上的静脉,这些如同流过窗面的雨线或者是像植物根茎的线条,不断的合并和凝聚着。《Au cœur du Désir Qui Gronde》(在心底低嗥的欲望)视频描绘了一个看不见全貌的人捡起一块晶石放在面前,在一个寂静的地方,他慢慢的用晶石抚摸着肚子,他停下来休息片刻之后拿起另一块又继续着之前的动作。渐渐的,椋鸟的叫声越来越强烈,这是以另一种方式来表达身体的不语或是拒绝述说。最后,作品《Les Barricades Mystérieuses》(神秘的壅塞)(一场戏剧,一段舞蹈,一篇故事),两段视频在两个背靠背放置在三脚架上的银幕中播放,这些设备就像1960-1970年在超级8电影中使用的一样。视频中描绘了一位男性在一间坐落于湖泊岸边和森林边缘的小屋里,试着重新诠释或是重新学习生活的本质以及他与这个世界的关系,世界的另一边和自己想要触及的是如此的近又如此的远。用来弹奏的是以库普兰命名的钢琴,这比拨弦古钢琴的声音更流畅更生动,这段音乐伴随着这些进行启蒙式体验的图像出现。另一个视频由文本组成,这其实更像是自己浮现于屏幕上的文字,这些文字可以附加在一场戏,一个故事或一段舞蹈的下面,就像字幕一样。人物被命名为瓦尔登,名字让我们想起由美国作家亨利·大卫·梭罗(1817年至1862年)所作的书《Walden ; ou, la Vie dans les bois》(瓦尔登湖),这本书中开创性的提出“置身于一个诗意的世界”的理念,同时也是一个反思回归自然,提倡在生活中融入少一些忧伤的多一些本质的。这本书不像小说也不像报道,梭罗写下这些是他在1854年至1856年间住在一间属于他的朋友兼导师爱默生的小木屋里的时候,这间小屋毗邻瓦尔登湖森林的边缘,靠近马萨诸塞州的康科德。(“到了这里,他们填充着的小房屋,不寻求那些本来就没有的娱乐;休息好比宴席,一切听其自然,最高贵的心灵,最能知足自满。”)
我们永远不会想到,如果Emmanuelle Antille的名为瓦尔登的双视频所描绘的与梭罗两年两个月零两天所记录的是一样的,或者说一样的是身影亦或是躯体,或者这就是160年以后重回世界的作者本人?那么这种一层不变的行为再次提出了这个悖论,我们再去掉问号就得出了这样一句话:抽象这个世界是为了更好的造型这个世界......展览中呈现的空间是如此的多,它们像拍向岸边的浪,不停的被打碎和重建着。这就像是我们所做的承诺;或是让 - 路易·克雷蒂安所说的我们在生命的第一天所收到的;或是亨利·大卫·梭罗的瓦尔登湖中的信条,然而今天,Emmanuelle Antille在这次展览上没有给出结局或是结论,而是将一些支离破碎的,不连贯的或相互纠缠的碎片勉勉强强的重新组合起来,就跟生活本身一样。

Marc Donnadieu/Charles-Arthur Boyer 撰文(简睿 译)
2014年3月

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Emmanuelle Antille,1972年出生于瑞士洛桑。她曾就读于日内瓦视觉艺术学院和阿姆斯特丹国家艺术学院。
自1995年以来,她不断发展电子媒体领域的艺术实践,主要在视频和装置上进行研究,同时也从事声音,摄影和印刷(丝网印刷,艺术书)方面的创作。
在小说和纪实的边界,重复着围绕人与人之间的关系的主题创作:礼仪与规范,在各个群体中的亲密关系和权力关系(家庭,重组家庭,以及青少年... )。

她的作品已被很多地方展出,包括Kunstverein de Frankfurt(法兰克福艺术协会)、Tate Modern de Londres(泰特伦敦现代美术馆)、Renaissance Society à Chicago(芝加哥文艺复兴协会)、National Gallery of Iceland à Reykjavik(冰岛雷克雅未克国家美术馆)、CCA à Glasgow(格拉斯哥当代艺术中心)、谢菲尔德的Site Gallery、东京的Toyko Wonder Site、阿姆斯特丹的De Appel、苏黎世的Migros Museum、巴塞尔的Art Unlimited、巴黎的大皇宫和Musée du Jeu de Paume、瑞士比尔的Centre Pasquart 和巴黎现代艺术博物馆。

2003年Emmanuelle Antille代表瑞士参加了第50届威尼斯双年展。

2012年,她执导了她的第一部电影长片,名为AVANTI。

¬ Biographie pdf+ http://www.emmanuelleantille.com